|
|
 |
Le Manifeste
Une vision des enjeux liés
aux nouvelles technologies de l'information :
quelle stratégie pour la France ?
Les nouvelles technologies de l'information :
un espoir plutôt qu'une menace...
Le texte du Manifeste de l'Arche (rédigé en novembre 1993) peut
être reproduit et diffusé librement, sous réserve de l'indication
"Manifeste de l'Arche". Ce document peut aussi être diffusé de façon
électronique, à la seule condition qu'il le soit dans son intégralité.
Le Manifeste de l'Arche
est destiné dans l'esprit de ses auteurs à amorcer un débat politique
autour de l'impact des nouvelles technologies sur la société en
général. Il comprend deux chapitres, suivis en annexe d'une série
de contributions
Chapitre
I
Vers une
"digitalisation" de la société?
[retour au sommaire du Manifeste] [chapitre II]
Il y a deux cent ans, les canuts de Lyon jetaient à la rivière le
premier métier à tisser, au motif que cette "nouvelle technologie"
leur ferait perdre leur emploi. Ils ne pouvaient prévoir que la
machine inventée par Joseph Marie Jacquard inaugurait l'ouverture
d'une ère nouvelle, celle de la mécanisation, dont l'arrivée à maturité
interviendrait dans les sociétés industrielles avancées, un peu
après le milieu du XXème siècle.
La mécanisation complète de l'outil industriel, quasiment achevée
à cette date, permettra par la suite l'émergence de la société dite
"de consommation", une période d'abondance sans précédent, et dont
l'un des moteurs, outre l'automobile et les loisirs, sera curieusement
... la mode et le vêtement.
Bien entendu, nos canuts ne pouvaient prévoir que les machines à
tisser, qu'ils considéraient - à juste titre - comme des machines
à tuer leur emploi, allaient permettre de transformer leur artisanat
en un gigantesque marché de masse, donnant au passage naissance
à une nouvelle galaxie de métiers et de services, eux-mêmes fortement
générateurs d'emplois. Sans doute, seraient-ils également surpris
d'apprendre que l'un de leurs lointains descendants, un capitaine
d'industrie italien, habillera le monde entier à ses couleurs et
deviendra du même coup une figure planétaire ...
De Jacquard à Benetton
Beaucoup de nos contemporains sont aujourd'hui face aux technologies
de l'information comme l'étaient les canuts devant l'invention de
Joseph Marie Jacquard. L'ordinateur, la machine à traiter de l'information,
a en effet mauvaise presse. Il est fortement soupçonné dans cette
période de récession, d'être un destructeur d'emplois. Voire même
un destructeur tout court du modèle social actuel.
Il ne faut pourtant pas se tromper de cible. L'erreur serait de
croire en effet que la crise actuelle est une conséquence directe
de l'entrée dans un nouveau cycle - l'informatisation - alors qu'elle
est en fait liée aux soubresauts de la fin du cycle précédent.
L'informatisation, qui a démarré dès le début des années soixante
avec l'apparition des premiers ordinateurs dans les entreprises,
n'en est toutefois qu'à sa première phase, celle de l'automatisation.
Le problème est que, durant cette étape, ces machines n'ont été
utilisées que dans une optique purement "mécanique", servant essentiellement
à automatiser des tâches ou des processus répétitifs. En substance,
à remplacer l'homme dans la réalisation de ces travaux. Donc un
prolongement pur et simple, mais par d'autres moyens - électroniques
en l'occurrence - de la robotisation, elle-même fille naturelle
de l'ère mécanique. D'où un effet pervers dont nous subissons aujourd'hui
de plein fouet les conséquences: outil d'une formidable efficacité,
l'ordinateur a joué comme un redoutable amplificateur des défauts
et des tares de la société mécanique. Mais, encore une fois, il
ne faut pas se tromper de cible: c'est bien l'automatisation qui
tue l'emploi, et non l'ordinateur.
Vers une société d'abondance post-numérique
?
Cette situation n'est pas une fatalité. Tout comme l'ère de la mécanisation,
destructrice au départ, a finalement débouché sur une société d'abondance,
l'ère de l'informatisation porte probablement en elle le germe d'une
future société d'abondance à venir après la phase d'automatisation
actuelle. Plusieurs indices laissent même à penser que le basculement
d'une phase à l'autre est proche. Au passage, l'erreur serait de
croire que nous avons le temps devant nous, que nous disposons d'un
siècle entier pour inventer cette future société post-informatique.
En réalité, le temps presse. Les cycles d'évolution se raccourcissent
de manière inéluctable: 100 ans, de 1850 à 1950, pour l'ère de la
mécanisation, probablement 50 pour celle de l'informatisation. Aux
alentours de l'an 2.000, on peut penser que la maîtrise des facteurs
techniques liés à l'informatisation des entreprises sera achevée.
Nous serons donc, rapporté à l'ère de la mécanisation, sensiblement
au même point où en étaient les sociétés industrielles avancées
dans les années cinquante : à l'exact moment où la technologie dominante
entre dans son dernier cycle, celle de l'imprégnation complète du
tissu économique et social.
Entre l'ère de la mécanisation, et celle de l'informatisation, le
parallèle est évident : à la voiture personnelle, autre symbole
de la société d'abondance des années soixante, répond en écho le
micro-ordinateur. Aux routes et autoroutes de béton correspondent
les réseaux de transmission d'information et les "autoroutes électroniques"
qui s'apprêtent à révolutionner radicalement le mode de vie de chacun.
En permettant, tout comme l'avait fait le couple automobile/route,
d'inventer de nouvelles façons d'aller au bureau, au supermarché
ou au cinéma. Non plus en voiture, mais cette fois "en modem".
Un "new deal" électronique ?
L'an 2.000, c'est demain. Il reste donc peu de temps pour réfléchir
à un nouveau modèle économique et social dans lequel les nouvelles
technologies ne seront plus considérées seulement comme des outils
très performants d'automatisation tuant l'emploi, mais au contraire
comme des vecteurs de richesse. Quel que soit d'ailleurs le sens
que l'on donne à ce mot : argent, travail; mais aussi temps libre,
loisir, télétravail, éducation ... Bref, d'une recherche du niveau
de vie maximum, il va falloir passer à une logique de mode de vie...
Quelles seront les richesses de l'an 2.000 ? Le bien-être : on peut
l'espérer, le plein emploi : pas sûr ... Malheureusement (ou heureusement
?) il n'est pas certain que la société future puisse continuer de
faire rimer bien-être et plein emploi. Beaucoup d'experts estiment
que l'ère de l'emploi pour tous est révolue, et qu'il faudra se
résoudre à apprendre à "exister sans travailler".
Justement, les nouvelles technologies, en permettant un accès élargi
à la connaissance, en inventant une nouvelle génération de loisirs,
ou en permettant de "travailler" chez soi ou "au pays", peuvent
permettre de valoriser ce qui risque inévitablement d'être considéré
comme un vide social et moral. Bien entendu, elles peuvent aussi,
à plus court terme, créer des emplois et s'imposer comme un vecteur
de sortie de crise.
L'Economic Institute de Washington estimait ainsi récemment qu'une
stratégie très volontariste en matière d'infrastructure de télécommunications
rapides entraînerait une augmentation notable du PNB américain sur
les 15 années suivantes. Mais personne ne peut raisonnablement affirmer
aujourd'hui que l'introduction massive des technologies pourra à
elle seule créer suffisamment de nouveaux services pour compenser
l'érosion actuelle de emploi. On notera cependant que cette idée
de "new deal électronique", de relance de l'économie par de grands
travaux high tech, est prise très au sérieux aux États-Unis, depuis
que le président des États-Unis, Bill Clinton, en a fait un cheval
de bataille économique.
Un processus de "digitalisation" sociale
inéluctable
Quoiqu'il en soit, nous pensons que les nouvelles technologies vont
permettre la création de richesses, même si celles-ci ne s'exprimeront
pas forcément en terme d'emploi. En revanche, nous ne savons pas
encore comment vont se redistribuer ces richesses. La clef de cette
problématique est une nouvelle organisation sociale. Et tout le
monde est concerné : au premier chef, les responsables politiques
et les différents partenaires économiques - chefs d'entreprise,
syndicats ...-, tous ceux qui sont aujourd'hui aux leviers de commande
et qui seront jugés sur leur capacité à trouver rapidement un contrepoison
au cancer du chômage, tel que nos mentalités le perçoivent aujourd'hui.
Mais aussi l'ensemble de ceux dont l'action engage l'avenir : associations,
éducateurs et enseignants, autorités morales, etc...
Car il est clair que l'introduction massive des technologies numériques
dans le tissu social va profondément modifier les modes de vie.
Et personne ne peut s'y soustraire. Le phénomène de "digitalisation"
des systèmes économiques, qui découle de l'utilisation conjointe
de l'informatique et des télécommunications, est désormais trop
engagé pour ne pas constituer un processus inéluctable. Nous sommes
au pied du mur : le monde qui s'esquisse sera structuré par le micro-ordinateur
et les "autoroutes électroniques", au même titre que la voiture
et les autoroutes en béton ont façonné les économies industrialisées
au cours des trente dernières années.
D'ailleurs deux éléments majeurs, intervenus ces derniers mois,
confirment ce scénario et laissent à penser que l'entrée dans la
"société digitale" sera plus rapide que prévu. Le premier est d'ordre
économique. Il s'agit de l'impressionnante baisse des prix des micro-ordinateurs,
divisés par 5 en deux à trois ans. Conséquence: après les entreprises,
les particuliers commencent à s'équiper. Aux États-Unis, 37% des
foyers sont aujourd'hui équipés d'au moins un micro-ordinateur.
Et la moitié disposent en plus d'un modem leur permettant de communiquer.
A la fin de la décennie, les spécialistes estiment que 80% des Américains,
et non plus cette fois des foyers, disposeront de ces matériels
à titre individuel. En France, le taux d'équipement des foyers serait
aujourd'hui de 7 à 10% (1% avec modem), contre le double dans les
pays du Nord de l'Europe.
Le deuxième élément est d'ordre politique. Il s'agit du volontarisme
américain en matière de création de nouvelles infrastructures rapides
de télécommunications, souvent qualifiées "d'autoroutes électroniques".
Les Japonais ont aussi une réflexion avancée dans ce domaine.
Les grands "prédateurs électroniques" sont
à nos portes
Certes, le fait que les Américains s'engagent dans la voie d'une
"digitalisation sociale" massive, n'implique pas que nous en fassions
autant. Nous pensons toutefois qu'il est impossible d'ignorer ou
même de rester en marge d'un tel processus. Nous sommes en effet
déjà largement engagés dans un monde transfrontière, où les échanges,
économiques ou culturels sont de plus en plus instantanés et mondiaux.
La digitalisation de plus en plus poussée du tissu économique et
social ne peut évidemment qu'accentuer cette tendance. Et il ne
faut pas être grand clerc pour se rendre compte que, dans un tel
schéma, celui qui maîtrisera les infrastructures de transmission
et de diffusion de l'information disposera d'un formidable moyen
de domination économique et culturel.
Nous venons justement d'avoir un avant-goût de ce que pourrait être
ce nouvel impérialisme électronique avec "l'attaque brutale" du
magnat américain de la télévision Ted Turner. Ou encore celle de
la société américaine de téléachat QVC, qui va démarrer ses activités
en Angleterre. Aucune frontière, aucun protectionnisme, aucune loi
ne semble pouvoir empêcher ces raiders électroniques d'un genre
nouveau d'arroser l'Europe par satellite de programmes 100 % américains.
Quelle leçon en tirer ? C'est à leur capacité à établir des stratégies
coordonnées que l'on juge les grands prédateurs. L'assaut de Ted
Turner et de QVC inquiète parce que leur stratégie coordonne habilement
les deux volets clefs : le "contenu", c'est-à-dire les programmes;
et la technologie, en l'occurrence la transmission par satellite.
Une équation "maîtrise technologique + maîtrise des contenus" qui
risque de devenir de plus en plus redoutable...
Déjà leader mondial des hautes technologies, première usine à logiciels
de la planète, on imagine déjà ce que pourraient être les grands
prédateurs électroniques américains de l'an 2.020 ... Nous aurions
cependant tort d'adopter vis-à-vis des Américains une attitude défensive.
Non à une "Ligne Maginot" électronique
D'abord parce que, dans une société post-informatique, vouloir élever
une ligne Maginot électronique serait absurde, puisque inefficace.
Ensuite, et surtout, parce que nous n'avons aucune raison de baisser
les bras et de partir battus d'avance. Les Américains sont, on le
sait, de redoutables communicateurs. Ils sont passés maîtres dans
l'art de faire vivre un concept avant même que celui-ci n'existe.
C'est une qualité. Mais ce n'est pas parce qu'ils ont aujourd'hui
tendance à confisquer le discours sur les futures "autoroutes de
l'information" - version électronique de la Nouvelle Frontière -
qu'il faut oublier que nous disposons de nos propres points forts.
Sur le plan technologique, la France a la chance de pouvoir s'appuyer
sur un opérateur de télécommunications, dont la première qualité
n'est sans doute pas d'être un grand communicateur, mais dont les
compétences techniques n'en sont pas moins reconnues mondialement.
La France dispose aussi, grâce au Minitel, d'une avance certaine
et d'une expérience sans équivalent dans la mise en place de grands
projets d'infrastructures de réseaux publics d'information. Un projet
qui constituait en fait la première "nationale de l'information",
même si nous n'avons sans doute pas (encore?) su le faire évoluer
sur le plan technologique.
La France peut aussi s'appuyer sur un important gisement de compétences
logicielles. Certes, le secteur du logiciel français, longtemps
sujet de fierté nationale et source traditionnelle d'emplois à forte
valeur ajoutée, traverse aujourd'hui une crise profonde. Cette crise
est essentiellement structurelle, avec une offre centrée sur les
services et le "sur mesure", alors que la demande s'oriente inexorablement
vers le "prêt à l'emploi" et les produits standardisés. Mais cela
ne remet pas en cause la qualité des compétences. Au passage, on
peut penser que la mise en place de grands projets structurants
ne pourra qu'aider ce secteur à sortir de l'impasse. Impasse qui,
si l'on n'y prend garde, risque de se transformer en une véritable
sidérurgie dans ce secteur. Avec, à la clef, des dizaines de milliers
de chômeurs supplémentaires.
Sur le plan du contenu, la France dispose aussi d'atouts importants.
Outre le fait qu'elle est l'un des derniers pays européens à disposer
d'une industrie structurée des programmes audiovisuels face au rouleau
compresseur hollywoodien, elle dispose d'un patrimoine culturel
parmi les plus riches du monde. Cette matière première ne demande
qu'à être valorisée. De ce point de vue, l'arrivée d'une nouvelle
génération de supports interactifs, fruits de l'audiovisuel, de
l'informatique et des télécommunications, constitue à notre sens
une opportunité qu'il est urgent de saisir.
Une vision structurante, des actions concrètes
Ce qui manque donc aujourd'hui, ce sont moins les compétences et
la matière première, qu'une réflexion globale sur les stratégies
et les actions à mener pour arriver à cette société d'abondance
post-informatique. Ce qui manque, en un mot, c'est une vision.
Une vision qui doit inspirer un certains nombre d'actions concrètes,
telles que celles que préconise l'Arche, un club de réflexion dont
les membres actuels, issus de différents horizons professionnels,
ont une vision positive des technologies, et pensent qu'elles sont
un moyen pour débloquer une société tétanisée par le chômage, tel
qu'il est perçu aujourd'hui.
Pour favoriser une prise de conscience de l'opinion française, l'Arche
propose un plan d'action en deux axes. Le premier axe regroupe des
actions "légères", faciles et rapides à mener, qui doivent servir
de catalyseur et permettre une prise de conscience rapide. Le deuxième
axe regroupe des actions de fond, engageant le long terme.
|
 |
 |
|